lundi 13 janvier 2020

Recours « abusif » d’un homme tétraplégique


(17 décembre 2019)             Depuis quelques temps, le Tribunal administratif fédéral se plaît à déclarer les recours en matière d’asile abusifs. L’arrêt D-5590/2019 du 7 novembre est à cet égard particulièrement choquant. Il y est question d’un couple dont le conjoint est devenu tétraplégique à la suite d’une chute où il s’est heurté la nuque. Monsieur n’a plus d’autonomie dans aucun des actes de la vie courante. Il ne peut ni se lever, ni s’habiller et doit être aidé également pour porter la fourchette à sa bouche ou sa tasse de café. Il s’agit d’une condition humaine extrême, qui devrait susciter la compassion et le soutien, dans la mesure où l’existence de cette personne est déjà une souffrance ouverte. La dépendance totale est en soi une humiliation, et l’incapacité de conduire sa vie et ses activités mène à un état de détresse psychologique qu’il est impossible de se représenter.
Le couple donc demande l’asile en Suisse pour des motifs médicaux et socio-politiques. Dans leur pays d’origine, l’aide sociale est insuffisante pour vivre (Madame ne peut plus travailler parce qu’elle accompagne son mari) et le traitement des personnes handicapées, inadéquat voire socialement stigmatisant. Après un refus du SEM d’accorder une admission provisoire, un recours est déposé.
Ce recours est déclaré téméraire donc irrecevable en quelques jours, pour des motifs insoutenables, discriminatoire à l’encontre des personnes handicapées. 
Lisez plutôt :

La santé de l’intéressé « s’est très notablement améliorée », parce qu’il « n’a plus besoin de soins intensifs ou complexes (par exemple opérations en lien avec l’ancienne perforation de l’œsophage, traitement d’escarres [entre-temps guéries] et/ou en lien avec des infections sérieuses), il peut désormais s’alimenter par voie orale sans être dénutri, il a bénéficié d’une réadaptation sphinctérienne et n’a plus besoin d’une sonde vésicale, il peut désormais utiliser ses membres supérieurs, en particulier pour s’alimenter et s’hydrater seul, avec un appareillage adapté, il n’a plus besoin que d’une personne pour l’aider (son épouse), il peut supporter une position assise prolongée grâce à une tonification musculaire du tronc et des membres supérieurs et, hormis les moments de soins (toilette et coucher), il est autonome durant le reste de la journée. Il dispose actuellement de moyens auxiliaires à son état et, en particulier, d’un lit électrique équipé d’un matelas à air ainsi que d’une chaise électrique à ses mesures et de coussins adaptés à sa situation. »

Ici, le juge montre un formidable mépris des personnes handicapées, en réduisant le sens de leur existence à l’accomplissement de quelques actes pratiques de la vie quotidienne. Ainsi, il suffit que Monsieur puisse porter sa fourchette à la bouche avec un appareillage et se déplacer en fauteuil roulant pour considérer que ses besoins sont satisfaits, et qu’il n’a donc plus matière à se plaindre.
Or, la dignité humaine ne se résume pas à cela. La vie humaine ne consiste pas en trois actes du quotidien. Elle comporte d’autres dimensions, sociales, psycho-affectives ou même économiques, qui ne peuvent plus être pleinement réalisées. Un cadre soutenant est nécessaire aux personnes handicapées pour leur permettre de s’accomplir au maximum de leurs capacités. Ce cadre fait souvent défaut dans le pays d’origine et c’est cela qui devrait être examiné dans la procédure de recours.

En niant ces dimensions multiples c’est-à-dire la qualité d’individu à part entière du recourant, le juge dénigre les personnes handicapées. Il n’est pas « humanitaire » d’affirmer qu’il suffit aux incapables de se contenter de leur corps posé sur un fauteuil électrique « adapté ».
Le juge accuse encore les recourants d’abuser de leur droit de faire recours et les sanctionne de frais de procédure « majorés » à 500 frs. Il nie ainsi leurs droits de procédure et jette l’opprobre contre eux, en culpabilisant le besoin qu’ils ont de se défendre. Le Tribunal porte atteinte à leur honneur ou à leur réputation en affirmant que leur comportement est répréhensible. Cet arrêt est donc aussi une menace et une intimidation des recourants, qui sont avertis qu’une nouvelle démarche de recours risque d’être sanctionnée plus gravement encore, la récidive étant un motif de décuplement de la peine. Ici, le Tribunal s’arroge des compétences quasiment de nature pénale, de répression des requérants d’asile qui déposent un recours. Ces débordements violent le devoir d’impartialité et de neutralité du Tribunal.

Le juge ajoute « qu’en outre, s’agissant du financement des soins, la tradition humanitaire de la Suisse n’a, hormis pour les soins essentiels, pas vocation à s’appliquer en faveur de ressortissants de pays tiers entrant illégalement en Suisse, puis déposant une demande d’asile totalement infondée, sans aucun réel besoin de protection contre des persécutions, afin d’y obtenir un droit de séjour de longue durée, en vue d’y accéder gratuitement à des soins coûteux, voire à des traitements de médecine de pointe inconnus dans leur pays. »

Ici encore, le jugement est politique, partial et non conforme à la loi. Le juge contourne la loi en invoquant une « tradition humanitaire » qu’il interprète à son gré. Il remet directement en cause les motifs pour lesquels la loi (l’article 83 LEI) prévoit l’octroi d’une admission provisoire, où la « nécessité médicale » est explicitement mentionnée. La demande d’asile elle-même doit être entendue de manière large, à cause de conditions socio-économiques et politiques très difficiles pour les personnes handicapées selon leur pays d’origine, auxquelles s’ajoutent encore des problématiques de discrimination des minorités, de conflit armé, de pauvreté endémique dans des régions inaccessibles ou de corruption. Il ne s’agit jamais d’un seul et unique problème d’accès aux soins de santé.

La voie de recours est ainsi un nouvel instrument politique de répression des requérants d’asile, et de discrimination des personnes vulnérables, particulièrement des personnes handicapées et des femmes victimes de violences, à l’égard de qui les autorités fédérales montrent un manque de plus en plus flagrant de compassion, et un désir de moins en moins inavoué de les expulser du territoire suisse quoi qu’il en coûte, y compris au mépris de la dignité des personnes, ou de la loi.

Pour citer ou reproduire cet article : Recours « abusif » d’un homme tétraplégique, article publié par Droit de rester pour tou.te.s, janvier 2019, http://droit-de-rester.blogspot.com/

jeudi 19 décembre 2019

Assignation à résidence = violence d’Etat


Dans le courant du mois de novembre, un homme algérien, débouté de l’asile, a été assigné à résidence pour une durée de 6 mois par le service de la population du canton de Vaud. Son domicile, une chambre au foyer de l’Evam à Ecublens, est devenu désormais sa prison. C’est une personne fragile et vulnérable d’une soixante d’année, contrainte à dormir dans le foyer, dans l’attente que la police vienne un jour le chercher pour le renvoyer.
Là, une question se pose. Est-ce que cette personne peut être renvoyée physiquement en Algérie par la force ? La réponse : NON.
La Suisse et l’Algérie ont signé un accord sur la circulation des personnes le 3 juin 2006, qui est toujours en vigueur. Selon cet accord, l’Algérie n’accepte pas de retours forcés (via vol spécial) des personnes algériennes déboutées de l’asile arrivant de la Suisse[1]. Les autorités suisses peuvent donc le pousser au retour avec des moyens de contrainte sur des vols de ligne, mais elles ne peuvent pas le renvoyer par la force via un vol spécial.
Plus précisément, la police peut l’accompagner jusqu’à l’entrée de l’avion mais elle ne peut pas utiliser de mesures de contraintes et la force afin que la personne prenne un vol de ligne.
Là, d’autres questions se posent.
- Vu que le renvoi par la force ne peut pas être effectué, cette décision d’assignation à résidence ne représente-elle qu’une violence d’Etat gratuite contre une personne qui n’a commis aucun crime ? La réponse : OUI
- Est-ce que l’assignation à résidence viole les droits fondamentaux à la liberté de mouvement et à la vie privée ? La réponse : OUI
- Est-ce que les autorités cantonales ont réellement besoin de six mois pour organiser des vols de ligne en collaboration avec la police ? La réponse : peut-être OUI, peut-être NON. Le Spop ne respecte pas les personnes, ce qui compte pour cette institution, c’est d'obéir au Secrétariat d’Etat aux migrations et de remplir les statistiques de renvoi de l’année 2019.
Les assignations à résidence bafouent les droits fondamentaux des personnes. Nous dénonçons cette politique inhumaine et cynique qui vise à détruire et faire disparaître les personnes qui demandent la protection en Suisse.

Collectif Droit de rester, Lausanne le 19 décembre 2019.



[1] https://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/20061777/index.html: Accord entre le Conseil fédéral de la Confédération suisse et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire sur la circulation des personnes. Art 4: point 3:  “La reconduite par voie aérienne s’effectue sur des vols réguliers”.


jeudi 14 novembre 2019

Reclure les indésirables: passé révolu?


Ce texte du collectif Droit de rester a été publié par Le Courrier, le lundi 11 novembre, dans la rubrique Contre-champ. 

Enfermer les indésirables arbitrairement : du passé, vraiment ? 

Le 2 septembre, la Commission indépendante dexperts (CIE) Internements administratifs rendait son rapport : jusquen 1981, plusieurs « dizaines de milliers de personnes ont été placées dans des établissements fermés alors quelles navaient commis aucun délit. Elles étaient le plus souvent internées sur décision administrative, sans bénéficier des protections propres à une procédure judiciaire, en raison de comportements ou de modes de vie jugés déviants des normes dominantes en matière de travail, de famille ou de sexualité. [1]»
Le grand mérite de cet important travail de recherche, cest davoir montré à quel point ces internements ne sont pas un accident, mais sont constitutifs de la structure de l’État suisse. Une mécanique extrêmement bien rôdée et la collaboration de lensemble des acteurs et actrices de l’époque – membres de ladministration judiciaire et pénitentiaire, politicien∙ne∙s, mais également la société civile restée majoritairement sourde et aveugle à ces pratiques – ont rendu possibles des injustices présentées comme légales. En Suisse, la loi cest la loi, et les droits individuels viennent après – surtout les droits des plus faibles de la société.
La CIE est extrêmement claire à cet égard et parle de « culture daveuglement volontaire », du « large pouvoir discrétionnaire » des autorités, et de l’ « accommode[ment] à la violation des droits des personnes concernées »[2]. Elle souligne « une culture juridique fondée sur la démocratie directe mais peu sensible aux droits fondamentaux, une tendance au rejet des normes internationales, un contrôle social étriqué soumis à la dictature dun certain conformisme […] »[3].
Citons les derniers mots de ses recommandations :
« Par sa diffusion, en particulier auprès des personnes impliquées dans lapplication des mesures privatives de liberté et des autorités de surveillance, lhistoire de linternement administratif produite par la CIE servira, nous lespérons, à poursuivre une réflexion critique sur les pratiques actuelles en la matière. Elle doit inciter à ne jamais clore le questionnement quant aux rapports paradoxaux que peuvent entretenir État de droit, justice et droits fondamentaux. »[4]
Ce souhait risque malheureusement fort de rester lettre morte. Lors de la présentation du rapport à la presse, les questions ont essentiellement porté sur les modalités dindemnisation des victimes. Un point certes délicat, mais qui ne doit pas faire perdre de vue lessentiel : ces mécanismes de larbitraire ne se sont pas subitement arrêtés en 1981. On interne toujours des personnes jugées indésirables en Suisse.
Notre collectif, avec dautres, dénoncent depuis des années les enfermements administratifs des étranger∙e∙s, débouté∙e∙s de lasile ou sans-papiers. Ils et elles subissent les mêmes mécanismes étudiés dans ce rapport : des autorités administratives toutes puissantes, qui ne prêtent pas attention aux droits des personnes, avec le silence complice des politiques, des médias et de la majorité de la population. Ces personnes sont les nouveaux indésirables de la société[5].
À tel point indésirables que même la CIE, dans ses recommandations, est restée prudente sur ces questions qui sont à peine effleurées dans le rapport – il est vrai que son mandat sarrêtait à la date limite de 1981. Mais ensuite ? Arbitraire, violation des droits fondamentaux, et stigmatisation sont le lot dune grande partie des étranger∙e∙s qui vivent en Suisse. Leur emprisonnement sert de mécanisme de contrôle sur leurs parcours : nombre dentre eux et elles sont enfermé∙e∙s alors même quelles nont aucun moyen de rentrer dans leur pays dorigine ; le séjour en prison doit les inciter à se conformer à ce quon attend delles : disparaitre.
On nous objectera quon ne peut pas comparer les deux situations : le contexte, les bases légales, les personnes concernées sont différents. Certes, et même les types denfermement sont différents. Il y a la prison administrative en vue du renvoi ; les enfermements lorsque les amendes pour « séjour illégal », impossibles à payer avec l’aide d’urgence, sont converties en peine de prison ; ou ceux de 24h ou de 48h, uniquement pour exercer une pression au retour « volontaire », et accompagnés dune amende de plusieurs centaines de francs pour « séjour illégal » – comme cela se pratique couramment à Zurich. Et puis il y a aussi un phénomène beaucoup plus large, qui touche la grande majorité des personnes dont la demande dasile a été rejetée : lassignation à des centres daide durgence.
Ces centres ne sont pas qualifiés de prison en raison dun tour de passe-passe dont ladministration helvétique est une championne : il est possible de les quitter de son plein gré ; or, pour garder lespoir dune future régularisation et recevoir une aide minimale à la survie, il est obligatoire de rester inscrit·e dans le système de lasile, et par conséquent daccepter de vivre dans un centre daide durgence. On ne les quitte en conséquent que pour disparaitre.
Dans ces centres, les mécanismes de coercition rappellent singulièrement ceux en vigueur avant 1981 dans le cadre des internements administratifs. Deux points en particulier font écho aux constatations de la CIE: la vie quotidienne régie par larbitraire, et les chicaneries visant à casser linsertion sociale des débouté·e·s.
Le rapport final souligne larbitraire qui règnait sur la vie quotidienne des détenu·e·s : accès à la nourriture et aux soins, réglementation des visites, obligation ou possibilité du travail, tous ces aspects étaient fortement dépendants du bon vouloir du personnel pénitentiaire. Il souligne un « système peu transparent de privilèges et de punissions, qui garantissait la discipline et la soumission »[6]. Aujourdhui, dans certains centres, il est exigé de se présenter à heure fixe, parfois deux fois par jour, pour avoir le droit de manger. Dans dautres, laccès aux médecins ou à des médicaments est soumis au bon vouloir des agents de sécurité. La sous-estimation des urgences a été souvent dénoncée, avec parfois de graves conséquences sur la santé des gens[7]. Chaque centre a son règlement, et ses habitant·e·s sont constamment soumis à larbitaire. 
La CIE a également montré la mécanique perverse qui visait, par la surveillance du courrier des détenu·e·s, à détruire les relations sociales entretenues en dehors des prisons : en retenant les lettres témoignant de marques daffection, en laissant passer celles marquant des ressentiments, les autorités pénitentiaires nont pas hésité à intervenir dans la vie privée des interné·e·s, compromettant gravement leurs possibilités de réinsertion. Aujourdhui, les relations sociales des débouté·e·s sont sciemment visées par des mesures comme les déplacements fréquents de centres, le confinement dans les endroits difficiles daccès en transports publics ou encore linterdiction de travailler.
Linternement adminitratif nest pas une page close de lhistoire suisse : il a en fait servi de gigantesque laboratoire pour des mesures appliquées aujourdhui sur des populations considérées comme indésirables.
Il semble donc vain d’émettre des souhaits pour que cela ne se reproduise plus : les pratiques perdurent, sous un autre nom, une autre législation, envers dautres groupes cibles. Présenter des excuses officielles, en 2010, ou souligner, comme la fait Simonetta Sommaruga en 2013, que « rien na plus de prix que la dignité humaine »[8], apparait ainsi bien hypocrite et vide de sens lorsquon sait ce qui se passe actuellement dans ce pays.
Il faut maintenant que le rapport de la CIE conduise à une condamnation des pratiques actuelles et au bannissement des zones de non-droit. Il est malheureusement plus facile de se pencher sur le passé que d’être critique sur le présent.


Les heures sombres de lhistoire suisse
Mandatée par le Conseil fédéral pour faire la lumière sur cette page sombre de lhistoire suisse, la Commission indépendante dexperts (CIE) Internements administratifs, composée dhistorien∙ne∙s et dexpert∙e∙s en sciences sociales et juridiques, a travaillé depuis fin 2014 pour décrypter les mécanismes sordides de ces internements. Les milliers de pages des rapports intermédiaires, condensées dans un rapport final sorti en septembre, font froid dans le dos.
Dans une Suisse dont il est souvent dit quelle est un exemple de démocratie, les autorités ont utilisé sans scrupules diverses législations permettant dinterner les indésirables. Dès le début de l’État moderne helvétique, les cantons possèdent des lois permettant denfermer les pauvres. Dans les premières décennies du XXème siècle, elles se généralisent pour devenir un moyen de contrôle social : qui ne correspond pas aux normes (il faut pouvoir subvenir à ses propres besoins, ne pas faire trop de bruit, ne pas trop boire, et pour les femmes ne pas avoir de vie sexuelle en dehors du mariage) peut être enfermé∙e sans même passer devant un tribunal. Les peines pouvaient ainsi aller de quelques semaines à plusieurs années.
Mises au ban de la société, isolées, les personnes concernées ont de plus été soumises dans grands nombres de cas à des maltraitances, abus sexuels, pressions psychologiques et au travail forcé. Loin de les soutenir dans un parcours de vie parfois difficile, ces internements ont au contraire contribué à les stigmatiser durablement. Nombre dentre elles nont jamais retrouvé de travail à leur libération ni réussi à retrouver un équilibre personnel, financier comme psychologique.
Ces internements constituent une honte monumentale de lhistoire suisse – une de plus, a-t-on envie de dire. Ce travail de mémoire était nécessaire. La CIE a joint à son rapport des recommandations pour réhabiliter les interné∙e∙s et leur faire une place dans lhistoire officielle du pays, mais également pour leur rendre un pouvoir dagir en tant que citoyen∙ne∙s.

Droit de rester, Lausanne



[1] Recommandations de la Commission indépendante d’experts (CIE) Internements administratifs, septembre 2019, p. 3. L’ensemble des rapports de la CIE sont disponibles en ligne : www.uek-administrative-versorgungen.ch
[2] idem, p. 61.
[3] CIE, La mécanique de l'arbitraire – Internements administratifs en Suisse 1930–1981. Rapport final, 2019, p.282.
[4] Recommandations de la CIE, p. 61,
[5] Voir les prises de position de notre collectif sur https://droit-de-rester.blogspot.com/, les rapports du réseau Wo unrecht zu recth wird, https://wo-unrecht-zu-recht-wird.ch/de/, le bulletin de Solidarité sans frontières www.sosf.ch, ou la revue Vivre ensemble https://asile.ch/revue-vivre-ensemble/. 
[6] CIE, Rapport final, p. 190.
[7] Un exemple parmi d’autres : Simon Jäggi, « Keine Hilfe für Familie Tahmazov », WOZ, 22.08.2019.
[8] Avril 2013, cité dans les Recommandations, p. 7.

jeudi 17 octobre 2019

Le quotidien à l'aide d'urgence

Témoignage, Monsieur K.

Il y a un mois, je me suis fait voler mon téléphone portable dans un magasin. Je suis allé à la police pour déposer une plainte. Comme j’ai l’aide d’urgence (papier blanc), la police m’a retenu durant 3 heures. On m’a contrôlé, pris les empreintes et on m'a dit de quitter la Suisse dans les dix prochains jours. Un policier m'a dit que si il me voyait encore une fois, il me contrôlerait, et me mettrait en prison pour me renvoyer. Pour cette raison j’ai peur aller à Lausanne.

Peu après, fin septembre, j'étais à la gare de Lausanne. J'ai eu un contrôle d'identité, mais aussi on m'a fouillé complètement, j'ai dû me déshabiller. La police a dit: "si on t'rattrape encore une fois, on te met en détention en prison, parce que tu es à l’aide d’urgence (papier blanc). Tu séjournes illégalement en Suisse!"  Maintenant je ne vais plus à Lausanne gare. Si j'ai rendez-vous à Lausanne, je prends le bus depuis Bussigny ou Renens. 


jeudi 3 octobre 2019

Pour la régularisation de travailleuses et travailleurs sans-papiers

  • La pétition pour la régularisation des travailleuses et travailleurs sans-papiers dans le canton de Vaud est en ligne! A signer de toute urgence ici! https://www.papyrus-vaud.ch/

mardi 1 octobre 2019

la grogne à l'EVAM



Une réaction suite à l'article paru dans le journal 24 Heures du 7-8 septembre 2019, "Mis sur la sellette, des cadres de l'Evam dénoncent leur direction"*

Toute notre sympathie à ces courageu-s-es chef-fe-s anonymes, contraint-e-s «  du jour au lendemain » de « repostuler » à une autre fonction « sans aucune garantie d’embauche ». « Sinistre jeu de chaises musicales », quand on est responsable de l’accueil de réfugié-e-s contraint-e-s de quitter leur foyer du jour au lendemain, sans aucune garantie de ne pas mourir noyé-e-s en Méditerranée.

Ces cadres de l’EVAM n’auront pas la lâcheté d’Amanil, 22 mois, qui, il y a une année au foyer EVAM d’Ecublens, s’est révélé incapable d’articuler le moindre mot cohérent aux policiers qui l’arrachaient aux bras de sa mère enchainée, pour les expulser. Face à l’injustice, ces chef-fe-s parleront, car la « violence institutionnelle » qui les frappe est « inouïe ». Amanil et les réfugié-e-s mineur-e-s, gardé-e-s par des agents de sécurité armés de gants de frappe et de spray au poivre, ne subissent, en effet, que des violences institutionnelles banales.

Ce qui n’est pas normal, c’est d’avoir pris soin durant des années de gérer les mirgant-e-s comme un stock de marchandises sans, y mettre la moindre humanité, de les avoir déplacé-e-s au quatre coins du canton sans leur demander leur avis - c’est la loi - et de se retrouver aujourd’hui à risquer « une évolution professionnelle », voir « des mesures d’accompagnement ». Sans même avoir pu voter.

Le pire, c’est le « flou », le « couperet » prêt à tomber. Les requérant-e-s d’asile qui se plaignent d’attendre de longs mois une réponse à une question de vie ou de mort feraient bien de s’inspirer du stoïcisme de ces chef-fe-s. Leur lutte promet d’être belle mais rude. Réputé de longue date pour ses décisions administratives incompréhensibles, l’EVAM est passé maître en « problème de transparence ».

Et ce n’est même pas une question d’argent. L’EVAM a déjà gaspillé des fortunes pour pourrir la vie des réfugi-é-s à l’aide d’’urgence et continuera à le faire. Pour ses cadres « sur le balan », c’est cependant encore pire : être sacrifié-e-s sur l’autel des coupes budgétaires, ça aurait une certaine noblesse, elles et ils n’auraient rien dit. Mais maltraiter ainsi, gratuitement, leur petite personne impose la prise de parole. Que ces cadres organisent quotidiennement  la « maltraitance » institutionnelle, d’un degré infiniment plus grave, infligée aux migrant-e-s ”accueilli-e-s” par l’EVAM, n’y change rien !

Nous encourageons donc la direction de l’EVAM et les chef-e-s rebelles à continuer chacun leur héroïque combat respectif. Perdez-y autant de temps que possible à cette « nouvelle organisation ». Peut-être laisserez-vous ainsi tout-e-s les réfugié-e-s vivre enfin en paix dans le canton de Vaud.

Droit de Rester, Lausanne


* l'article en question peut être lu sur le site du journal:

jeudi 5 septembre 2019

Les Érythréens dans l’étau




29 août 2019             
« J’ai déposé une demande d’asile en Suisse en novembre 2014 après avoir été autorisé par le SEM à venir, muni d’un visa humanitaire, depuis l’Israël. C’est ma sœur et mon frère réfugiés en Suisse qui avaient fait les démarches.
Je suis né en Érythrée. Je suis marié depuis avril 2001 et père de deux enfants. J’avais suivi l’école technique pendant trois ans puis j’ai reçu une formation militaire. J’ai été soldat de 2006 à juin 2010, au 27ème régiment.
En décembre 2002, j’avais fui mon pays une première fois. J’ai été attrapé par la police à Djibouti presque immédiatement, enfermé pendant trois jours et refoulé en Érythrée, à Assab. Là, j’ai été remis à la marine érythréenne. Ils m’ont enfermé et frappé à la tête et aux oreilles. Depuis, je souffre de surdité et de douleurs à la tête. J’ai été détenu pendant trois ans puis renvoyé dans mon unité. Là, j’ai été forcé de travailler dans les champs. Je n’étais pas autorisé à voir ma famille. J’ai quitté le pays le 8 juin 2010 par la frontière éthiopienne, à pieds. Entre septembre 2010 et novembre 2014, j’étais en Israël. J’avais un papier renouvelable tous les mois, mais pas de travail ni de moyens pour vivre. C’était très dur.
J’ai expliqué dans mon audition qu’après mon refoulement de Djibouti, les soldats m’accusaient d’avoir fui avec un passeur alors que je leur disais la vérité, que j’étais parti à pieds. J’ai été battu à coups de matraque sur tout le corps, même sur la tête, et frappé à coups de pieds et de genoux. Lorsque je faiblissais, ils me laissaient par terre en disant que je pouvais réfléchir et ils revenaient plusieurs heures après et ils recommençaient.
J’ai été emprisonné pendant un an et quelques dans la prison à Dahelak, puis transféré dans la prison de Gadem en mars 2003, où je travaillais dans la construction, sans être payé, jusqu’à fin 2005.
La prison de Dahelak était sur une île. Nous étions enfermés dans trois hangars qui devaient contenir chacun entre 150 et 250 prisonniers. C’était des constructions en tôle, en longueur, sans fenêtre, avec une seule entrée, et il faisait extrêmement chaud à l’intérieur. On devait dormir par terre sur des nattes, alignés le long des murs. Nous sortions le matin et le soir pour faire nos besoins dans une espèce de fosse commune, devant tout le monde et sans aucune intimité. Beaucoup avaient des diarrhées et les risques de contagion étaient énormes. Il n’y avait pas de médecin ni de médicaments et certains mouraient des fièvres, des infections et des piqûres d’insectes. Moi-même j’ai été malade trois fois. Nous étions très mal nourris et l’eau qu’on nous donnait à boire était sale. Nous recevions une espèce de thé le matin et un bout de pain, des lentilles à midi et le soir ou des fois seulement une espèce de liquide sans lentilles dedans. On n’avait pas de quoi se doucher et nous portions toujours le même vêtement, une combinaison, qu’on enlevait sous la tôle à cause de la trop forte chaleur. À l’occasion il pleuvait ce qui laissait des flaques pendant quelques heures sur le terrain caillouteux de l’île et c’étaient les seules occasions où on pouvait un peu se rincer. Il y avait de la vermine partout à cause de la chaleur, du surpeuplement et de l’absence totale d’hygiène. Nous étions piqués de partout, sur tout le corps, tout le temps.
Nous étions humiliés comme des moins que rien. Il n’y avait aucun respect. Ils nous disaient de toujours regarder par terre pour nous rabaisser et nous punissaient si nous désobéissions. Des fois, je levais les yeux et les soldats me frappaient à coups de bâton.
Je suis tombé malade. J’ai eu la diarrhée avec du sang et une infection. J’étais tellement mal que je pensais que j’allais perdre mes boyaux. D’autres prisonniers sont morts des suites de ces maladies.
Certains essayaient de s’enfuir. Une fois rattrapés, ils étaient attachés dans la position dite de « l’hélicoptère » puis leur corps jeté après leur décès. Le sol aride et caillouteux était trop dur pour être creusé et les corps étaient simplement mis sur le sol, recouverts de pierres.
Quand les gens venaient interroger les prisonniers, ils les tapaient tellement fort que la peau du dos partait en lambeaux. C’était horrible.
L’autre prison, la prison de Gadem, était un endroit à ciel ouvert clôturé par des ronces. Nous mettions un drap au-dessus de notre tête pour nous protéger du soleil pendant les repas. Nous étions forcés de travailler 12 heures par jour et nous avons construit 6 bâtiments.
À la division 27, je ne pouvais pas occuper un poste de soldat à cause de ma surdité, et je devais travailler dans les champs, pour les brigades du bataillon. Les travailleurs étaient tout le temps surveillés par des militaires. Le soir nous dormions à la belle étoile tandis que la tente contenait nos affaires. Je me suis enfui une nuit en rampant. Après avoir franchi le poste de grade, j’ai marché pendant deux heures et j’ai atteint les tranchées puis la frontière.
Chez nous, le gouvernement ne respecte pas la loi, ni la constitution, et il gouverne comme il veut.
J’ai laissé ma famille derrière moi. Je n’ai pas vu grandir mes enfants.
J’essaye d’oublier, mais c’est très dur. Tout me revient quand je parle de cela alors que je ne veux plus avoir de souvenirs. Je me demande toujours « pourquoi ils m’ont fait ça ? ». Je n’ai pas trahi, ni volé ni fait de la politique. J’ai seulement quitté l’Érythrée parce que ma vie était impossible, cloîtrée et sans perspectives. J’ai du mal à dormir et j’ai des cauchemars. Heureusement je travaille et ça m’aide à surmonter. Mais ma famille est dans un camp en Ethiopie et c’est un autre malheur de ma vie, que je ne peux pas être avec eux et que je ne peux pas vivre avec mes enfants. Ma vie est très triste et injuste et j’ai vécu beaucoup de choses qui donnent envie de mourir. Des fois, la nuit quand je suis seul, j’ai l’impression que je suis toujours là-bas et qu’on va m’appeler pour l’interrogatoire. C’est très angoissant. C’est comme si je ne pouvais pas me détacher de mon passer. Avoir ma famille auprès de moi m’aiderait à retrouver le goût de vivre. Je ne dors jamais plus que deux ou trois heures par nuit. Des fois, je pense que ma vie a été si pénible qu’elle ne durera pas longtemps. J’ai la vue qui baisse aussi à cause d’un coup que j’ai reçu sur la tête quand j’étais sur l’île. Je n’ai pas reçu de soins et j’ai eu la fièvre pendant plusieurs jours. J’ai du mal à me concentrer et les gens doivent me parler fort, sinon je n’entends pas.
À Dahelak, nous étions forcés de nous occuper des prisonniers décédés de ces mauvaises conditions de vie et cela aussi, ça me remonte dans mes souvenirs. Il fallait transporter leur corps et le poser dans un endroit, puis le recouvrir de pierres. Il n’y avait pas de cimetière parce que le terrain caillouteux était impossible à creuser. Il n’y avait pas même de sable. J’ai participé à l’ensevelissement de cette façon de quatre codétenus. Un autre était mort battu par les soldats avant notre départ vers l’île, alors que nous étions détenus quelques jours à Ada Beito. De là nous avons été transportés sur des petits bateaux. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait du corps. De l’île, il n’y avait aucun moyen d’échapper. Nous étions trop loin de la côte et trop faibles.
Ma demande d’asile a été rejetée par le SEM en juin 2016, soi-disant que je ne risque rien en retournant dans mon pays, alors que je n’ai pas connu la liberté depuis la fin de l’école et que je ne suis pas même libre de vivre dans ma maison.
J’ai fait une demande de réexamen il n’y a pas longtemps, mais le SEM a répondu que ma demande ne vaut même pas la peine d’être examinée et l’a radiée sans suite. Je n’ai pas de permis et je n’ai pas le droit de rester ici ni de reconstruire ma vie. J’ai très peu d’argent car je n’ai pas le droit de travailler, seulement de faire des programmes d’occupation donnés par l’EVAM. C’est aussi l’EVAM qui décide où je dois habiter et c’est toujours dans des centres collectifs précaires avec plein d’autres gens désoeuvrés comme moi. Nous risquons souvent d’être arrêtés par la police dans la rue, fouillés, emmenés, détenus et condamnés à des peines pécuniaires ou de prison pour « séjour illégal ». Ma vie ici n’est pas facile non plus et je ne vois pas le bout du tunnel. »

Pour citer ou reproduire cet article : Les Erythréens dans l'étau, article publié par Droit de rester pour tou.te.s, septembre 2019 http://droit-de-rester.blogspot.com/