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jeudi 8 mars 2018

Violence contre les femmes : L’indifférence du SEM



2 mars 2018 
 « Nous devions quitter la Côte Ivoire à cause des menaces, parce que nos familles désapprouvaient notre mariage. Un ami nous a proposé d’aller en Libye et de nous aider à y trouver du travail. Il était commerçant. Il faisait souvent les allers-retours et il connaissait bien la route et le pays. Nous sommes partis avec lui et sa famille (son épouse et son enfant), dans sa voiture. Le voyage était difficile et a duré une semaine. Il y avait des check-points partout pour le contrôle des ethnies et nous devions souvent traverser à pied par la brousse pour les contourner. Après, il a fallu payer les passeurs parce qu’on ne pouvait pas franchir la frontière du Niger. Notre ami connaissait les passeurs et il a payé. Nous sommes entrés en Libye. Il ne pouvait pas nous garder chez lui, car il vivait dans une pièce avec sa famille, mais il nous a adressés à une famille arabe.
Chez cette famille, nous avons vécu en 2014 et 2015 dans une pièce. Mon mari partait travailler pour le bâtiment et la construction tandis que je faisais les tâches ménagères et la cuisine chez nos logeurs.
Puis les troubles ont éclaté subitement. Les avions passaient au-dessus de nos têtes et la population arabe s’est subitement soulevée contre les noirs. Nous vivions dans le quartier où se trouvaient une majorité de populations d’origine noire africaine et une minorité d’Arabes. Ils savaient à quelles portes frapper, car ce sont les Arabes qui nous louaient nos logements. Ils étaient armés. Ils cassaient les portes et emportaient les gens. La famille nous a alertés pour que nous fuyions, mais nous n’avons pas su ce qui se passait et nous ne savions pas où aller. Peu après, nous avons été pris aussi. Ils ont emmené mon mari je ne sais où et, avec ma fille de 10 ans, nous avons été conduites dans une espèce de prison pour les femmes.
C’était un endroit vaste, comme un terrain vague, avec des barres de fer autour, une balustrade. Nous étions très nombreuses et serrées les unes contre les autres. Certaines avaient des nouveau-nés ou des petits avec elles, d’autres étaient enceintes et même certaines ont accouché dans cet endroit, directement par terre, sans aucune assistance médicale. Nous dormions à même le sol, serrées les unes contre les autres. On ne pouvait même pas payer de rançon pour être libérées. Avec ma fille, nous sommes restées trois semaines là-dedans. La nuit, quand le patron de la prison n’était pas là, les petits gardes nous surveillaient. Ils faisaient du trafic. Ils nous vendaient à d’autres Arabes, qu’ils amenaient. Ils ouvraient la prison et leur faisaient choisir celles qui leur plaisaient. Celles qui refusaient étaient abattues sur place, directement, devant tout le monde. Il y en a une qui a été assassinée juste devant mes yeux. On lui a tiré dans la poitrine. Il y avait du sang partout et elle suffoquait en mourant. C’était terrifiant. Ils m’ont prise toutes les nuits. J’ai été violée et brutalisée toutes les nuits. Des fois ils étaient cinq, des fois ils étaient dix, des fois ils étaient trois. Chaque nuit ils venaient et ça recommençait. A un moment, dans la prison, ils sont venus pour acheter une fille dans l’après-midi, et ils ont choisi une petite fille, mais sa mère n’a pas voulu. […] […] Je ne peux pas raconter la suite. […] Ils choisissaient et tout se passait au milieu et devant tout le monde. Ils nous violaient sur place. Quand ce n’était pas mon tour, je serrais ma fille contre moi pour qu’elle ne regarde pas. Mais elle entendait les cris et les bruits et elle pleurait.
Notre patron connaissait certains des ravisseurs. Grâce à Dieu, il a pu négocier avec eux et il a payé une rançon. Ils ont accepté de nous laisser nous enfuir. Nous avons quitté comme des évadées, en rampant par terre avec ma fille, pour nous cacher. Il y avait des problèmes de rivalités entre gangs qui nous échappaient, mais j’avais compris que c’était dangereux, qu’ils n’étaient pas tous au courant, et que nous risquions d’être attrapées. 
Nous avons traversé par la mer. J’ai eu très peur parce que nous savions que beaucoup de gens meurent noyés. Mais nous avons été secourus et amenés en Italie. Nous avons d’abord été hébergés sous une bâche avec notre fille, pendant presque deux mois. L’endroit était juste un terrain non aménagé. Il n’y avait pas de sanitaires et les gens devaient faire leurs besoins par terre. Mon mari a eu la chance de trouver du travail à la journée, 25 euros par jour, pour ouvrir les huitres. Après nos plaintes, parce que ce n’était pas une vie, nous avons été transférés dans une ville et hébergés dans un vieil immeuble pour demandeurs d’asile.
Dans cet endroit, l’eau entrait dans la chambre et il fallait régulièrement éponger. Les matelas étaient vieux et sales, posés à même le sol. Ils étaient mouillés. Quand nous nous sommes plaints auprès du personnel d’intendance, ils nous ont menacés de nous enlever notre fille pour la remettre aux services sociaux, en faisant un faux rapport ! J’étais effrayée à l’idée d’être séparée d’elle. On ne nous donnait que des spaghettis à manger et parfois la nourriture était avariée. Nous avons trouvé des asticots dans nos repas. C’était insupportable pour moi. Je souffrais et je n’avais personne à qui parler. On ne s’occupait pas de nous. Notre fille n’allait pas à l’école et je la savais dans la même détresse que moi. Je ne savais pas quoi lui dire. Nous étions dans le centre et c’est tout. Nous sommes restés 4 ou 5 mois dans cet endroit qui était insalubre à cause de l’humidité, puis nous avons quitté pour la Suisse.
Au centre fédéral à Vallorbe et à Perreux, c’était difficile. Nous sommes restés pendant trois mois avec notre fille, sans savoir ce qu’on allait faire de nous. A Vallorbe, nous n’avions pas accès aux soins. Mon mari est tombé une fois. Il a dû faire une sorte de crise de panique ou de stress, je ne sais pas au juste. L’infirmière du centre lui a juste donné un verre d’eau en disant que ça ira mieux, que c’était un peu de fatigue. Un verre d’eau, vous vous rendez compte ? Il a fait une nouvelle chute le 1er février. Cette fois nous étions à Lausanne. Il s’est mis à délirer. Il croyait qu’il était en Libye et il ne savait plus où il était et son psychologue a décidé de l’hospitaliser. Quand j’ai été lui rendre visite, il ne me reconnaissait pas et il parlait de choses qui n’étaient pas normales. Il est resté trois semaines à l’hôpital.
Nous avons reçu une décision Dublin de renvoi vers l’Italie et le recours a été rejeté en quelques jours. Nous étions encore au centre fédéral. En Italie nous n’avions pas de prise en charge médicale. Ma fille devenait dépressive à cause de ce que nous avions vécu en Libye. Il n’y avait que des pâtes à manger, tous les jours, tous les jours des pâtes, des pâtes. Au bout d’un moment, elle ne voulait plus manger et je ne savais pas quoi faire. Elle n’avait aucune activité là-bas. Elle n’allait pas à l’école. Elle et moi, nous pensions tout le temps à ce que nous avions vécu et nous n’avions personne à qui parler. Nous étions seules avec des problèmes qui nous dépassaient et nous avaient gravement choquées et meurtries.
Ici, ça va. Ma fille fait du théâtre et elle va beaucoup mieux. Elle est contente d’aller à l’école et elle suit bien. Elle essaye d’oublier. Nous avons trouvé des activités pour les enfants sur internet et elle y va tous les mercredis. Moi aussi, je suis une psychothérapie de soutien et j’essaie d’oublier.
Nous sommes toujours menacés d’être renvoyés en Italie manu militari par la police, débarquant en nombre au petit matin dans notre domicile quand nous serons encore au lit. C’est comme ça qu’ils font ici. Chaque heure je prie Dieu que notre fille n’ait pas à vivre ça. Je ne supporte plus toute cette brutalité. Je veux seulement vivre en paix et que ma fille puisse continuer d’aller à l’école. »
Dans cette affaire, ni le SEM, ni le Tribunal (TAF) n’ont pris en considération la gravité des violences vécues par chacun des membres de la famille. Celles-ci n’avaient pas même pu être exposées au cours de l’audition expéditive que conduit le SEM dans les situations « Dublin », portant sur les vagues motifs d’asile et les vagues arguments contre un renvoi en Italie. Les gens ne sont pas entendus et leurs problématiques médicales sont ignorées, simplement en les privant d’accès à un médecin pendant toute la durée de la procédure, ce qui empêche tout diagnostic. « Vous serez soignés dans le canton », leur répète-t-on. Mais trois mois plus tard, lorsqu’ils sont enfin attribués à un canton, le recours au TAF est déjà rejeté, et ils ne doivent plus attendre que l’exécution de leur renvoi.
Les autorités, censées statuer sur la protection que la Suisse offrirait aux victimes de tortures, ont dénié les violences endurées par cette famille et leur douleur. Elles ont organisé la procédure de telle sorte que les événements importants concernant leur demande de protection ne puissent pas être formulés à temps. La famille est maintenant exposée à une exécution forcée du renvoi. Le canton de Vaud a déjà prononcé une assignation à résidence, c’est-à-dire prépare une descente de police prochainement au centre EVAM de Valmont pour une opération de renvoi musclée, à l’encontre de personnes ayant subi des atteintes extrêmes et multiples à leur intégrité, donc fragilisées, désorientées et déstabilisées.
L’enfant elle-même a été témoin d’horreurs effroyables qu’elle ne peut pas expliciter à son âge. L’arrivée soudaine de la police pendant son sommeil et le changement radical de son environnement induit par l’exécution du renvoi seront une nouvelle expérience de la force extrême des adultes sur son existence, et de l’impossibilité que ses parents ont de la protéger, une nouvelle atteinte contre son sentiment de sécurité. En tant qu’enfant, sa situation personnelle est négligeable du point de vue des autorités qui considèrent qu’elle ne fait que suivre le sort de ses parents.
La procédure de renvoi Dublin fonctionne ainsi comme un multiplicateur de violence, un processus administratif par lequel la torture est niée ou ignorée, dans le but politique impérieux de renvoyer hors du territoire suisse le plus grand nombre possible de requérants d’asile considérés, en tant que tels, comme indésirables. L’objectif de répression dépasse de très loin toute considération en rapport avec les fondements mêmes des droits de l’homme, qui sont la lutte contre la torture et la protection accordée aux victimes d’actes inhumains et dégradants.

Pour citer ou reproduire l’article :
Violence contre les femmes : l’indifférence du SEM, mars 2018, http://droit-de-rester.blogspot.ch/

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